La première chose qu’Aisha a remarquée, c’est le silence.
« À Mogadiscio, la ville reste éveillée toute la nuit. Les voitures, les voix, l’appel à la prière. Ici, après 21 h, plus rien. Juste la neige qui tombe. J’ai cru que j’étais devenue sourde. »
Elle est arrivée en février 2024 avec deux valises et un cahier de recettes que sa mère avait écrit à la main en somali. Le cahier est maintenant dans une vitrine, derrière le comptoir de sa cuisine de la rue Bay, où elle vend des sambusas à l’agneau, au bœuf et aux lentilles. La file commence à se former vers 11 h 30, chaque jour de semaine.
Le mardi, deux conseillers municipaux viennent dîner. L’un d’eux — Aisha ne dira pas lequel — essaie d’apprendre assez de somali pour commander sans pointer du doigt. Il s’en approche.
« Il dit salaam, maintenant. Il le dit mal. Mais il le dit. »
La cuisine d’Aisha a ouvert en novembre 2025, neuf mois après son arrivée. Elle a obtenu le bail par une amie d’amie somalienne, l’équipement d’occasion d’un comptoir à shawarma qui fermait, et son certificat de manipulation des aliments grâce à un programme gratuit du Confederation College.
Ce qu’aucun programme ne lui a donné : la voisine qui a glissé un billet de cent dollars sous sa porte la première semaine, « pour l’épicerie ». Le client âgé qui vient chaque vendredi et lui raconte, en détail, la cuisine de sa grand-mère dans la Finlande des années 1950. Et les habitués qui, au plus creux de janvier, lui demandent si elle a assez chaud.
« Thunder Bay était froid, dit Aisha. Les voisins, non. »
Sa sœur arrive de Mogadiscio en mai. Aisha lui apprend à compter la monnaie en anglais. Elle lui fait déjà répéter le mot Boozhoo.
Aisha est un personnage composite, inspiré de trois nouvelles arrivantes de Thunder Bay à qui Diaspora North a parlé. Les noms et les détails qui permettraient de les identifier ont été changés à leur demande.